Mission Lescure : The Tree of Money

Pierre Lescure s'est attaché à déminer le financement de la culture pour les années à venir, se permettant de faire fi des exigences d'Aurélie Filipetti, lui préférant une action inscrite dans les pas d'un Jack Lang millésime 1985. (Publié le 13 mai)

Aurélie Filippetti a été en partie désavouée par le ministre Pierre Lescure... Une boutade ? Pas complètement. La ministre de la Culture et de la Communication voulait rayer Hadopi de la carte, une institution accusée de tous les maux, Pierre Lescure a fait l'inverse. Magnanime, il a choisi cependant de ne pas laisser l'institution en état en préconisant de réaffecter les missions au sein du conseil supérieur de l'audiovisuel - comme nous l'avions révélé. La ministre avait ordre de ne pas créer de nouvelle taxe, là encore, Pierre Lescure n'en a fait qu'à sa tête en proposant de suivre les conseils de la SACD en instaurant une ponction inédite sur les appareils connectés. Enfin, Aurélie Filippetti ne jure que par l'éducation artistique et le rôle accentué des régions dans la culture, et il n'y a rien ou presque dans le rapport sur ces sujets.

Car Pierre Lescure est un enfant de Jack Lang. C'est aussi un patron. Il a dirigé Canal Plus - d'ailleurs il a su demander conseil à son ancien acolyte Alex Berger pour ce rapport -, à une époque où l'argent coulait à flots... Il sait qu'un gouvernement doit, de prime abord, appréhender la culture par le biais des finances. Or, ces finances sont menacées. 10 ans que tout le secteur le dit ; pas un colloque ne fait l'impasse sur cette épineuse question : "comment financer la culture à l'ère du numérique ?". Pierre Lescure en est tout à fait conscient, et c'est donc avec méthode qu'il s'est attelé à donner une direction à toute cette affaire.

 Gestion collective, le levier

Il y a néanmoins dans l'action de Pierre Lescure une grande différence avec celle de Jack Lang au début des années 80. Alors que le ministre de François Mitterrand avait su consacrer et définir une nouvelle classe d'ayants droit, avec la reconnaissance du droit voisin, Pierre Lescure n'a pas cherché à plaire aux producteurs ou aux éditeurs. Loin s'en faut... cette fois encore, comme après "Internet et Création", le missionné a choisi de porter le fer contre les producteurs pour favoriser l'émergence de la gestion collective pour les revenus issus des ventes en lignes. L'important, remarque Pierre Lescure, comme avant lui Patrick Zelnik, est de maximiser la rémunération des auteurs et interprètes. Comme si l'ancien patron de Canal Plus arrivait pour corriger une situation rendue déséquilibrée. Un diagnostic que nient toutes les organisations de producteurs en choeur : SNEP comme UPFI. Tous estiment que la gestion collective est inutile et que les créateurs touchent suffisamment sur les ventes : entre 8 et 25% (une moyenne de 12 à 14%). Le débat ne fait que re-commencer... Les producteurs préparent aussi de leur côté une vaste étude sur le métier, qui viendra répondre à celle produite par l'Adami, qui a servi de base à la réflexion de Pierre Lescure.

Dans le pire des cas, la gestion collective servira de levier dans les négociations avec les producteurs pour plus de transparence... maigre consolation.

L'argent, toujours l'argent est aussi au centre de la question de la taxe sur les appareils connectés. Voulue par la SACD donc, cette taxe semble venir de nulle part et est surtout sans fondement économique précis. Comment en effet l'imposer à des multinationales qui refusent déjà d'acquitter la copie privée ? Par la loi bien sur, mais cela veut dire passer les obstacles législatifs. Pas sûr que François Hollande mettra tout son poids dans la balance pour une nouvelle taxe que l'opposition accusera (à raison) de faire peser une menace sur le pouvoir d'achat des français. Alors pourquoi cette taxe est elle proposée dans le rapport ? Certainement pour servir de monnaie d'échange dans le dossier, particulièrement chaud, de la copie privée.  Car au final, comme l'explique Pierre Lescure dans un entretien à PCInpact, les deux pourraient à terme être fusionnés... La fiscalisation de la copie privée est d'ailleurs inscrite en toutes lettres dans le rapport, comme nous l'avions révélé.

A 3 ou 5 ans

En anticipant, Pierre Lescure sécurise la manne financière pour les années à venir. Comme Jack Lang avait offert aux producteurs un matelas d'argent pour financer les oeuvres... Avec à la clef d'ailleurs une période faste pour l'industrie du disque. Jack Lang avait compris que l'âge était à la production, avec l'avénement du CD. Avec l'Internet, Pierre Lescure s'essaye aussi à la prophétie et parie sur l'arbre des droits multiples. Qu'il faut bien enraciner et abondamment arroser. On retrouve la même signature dans l'habile passage sur les hébergeurs du Net. Que serait un statut d'hébergeur qui ne servirait plus ? Avec comme pendant, un rôle de distributeur pour les Dailymotion et les YouTube, et avec un cortège de nouvelles obligations de financement de la culture...

On le comprend mieux, l'action de la mission a été de déterrer chaque domaine pour en consolider un financement à 3 ou 5 ans. Et si cela s'avérait impossible, les petites mains de la mission ont préféré proposer un mode de négociation qui évite les blocages. Car l'important dans cette affaire de culture n'est pas l'art pour l'art mais la finance pour tous.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

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