Patrick Zelnik : « Les artistes que j’ai signé dans les années 80 reviendront très probablement dans le nouveau Naïve »

Nous publions l'intégralité de l'entretien publié la semaine dernière dans Musique Info. Cette fois Patrick Zelnik s'est confié sur ses intentions concernant le dossier EMI. Le patron, fondateur de Naïve explique comment il voit l'évolution du marché et sa volonté de se porter acquéreur de l'ensemble des lots mis en vente par Universal Music. Une dépense qui frôle les 400 millions d'euros, au bas mot. Avec l'objectif de créer une nouvelle major en France, pour rééquilibrer le marché.

ElectronLibre : Quels sont les perspectives du marché de la musique dans les années à venir ?

- Patrick Zelnik : Le marché potentiel, si l’on monétise l’Internet et les contenus, on ne le connait pas encore. La Fnac et Virgin Megastore n’ont pas compris ce qu’il convenait de faire. La musique a servi de produit d’appel pour les grandes surfaces hier, et pour iTunes aujourd’hui. Mais le potentiel est immense, rappelons qu’après l’email la musique est très demandée. Compte tenu de l’évolution des supports, il va y avoir une plus forte consommation du cinéma, et puis aussi de l’écrit dans les années à venir. Il y a une révolution «Internet», c’est en partie à cause d’elle que Naïve est actionnaire à 40% de la société d’exploitation de la Gaité Lyrique.

EL : Quel est le potentiel du marché ?

- PZ : On ne peut pas encore l’évaluer. Il faudrait avoir les éléments sur le panier moyen sur iTunes, ou sur Spotify et Deezer. Cependant, s’il y a plusieurs milliards de smartphones et si on perçoit ne fut ce que quelques centimes par appareil... Le marché pourrait être multiplié par dix, comme le dit le fondateur de Beyond Oblivion. Imaginez le marché de 500 m€ en france, on parlerait de 5 milliards d’euros, ou même 130 milliards de dollars pour le monde entier ! Et encore il s’agit d’une hypothèse basse.

Si une contribution universelle payée par tous ceux qui ne filtrent pas les utilisations illicites, comme les moteurs, les agrégateurs, les hébergeurs, est créée ce chiffre sera aisément atteint. On sait tracer les œuvres, dans le respect de la vie privée. Il y aurait quelques centimes de prélevés à la source pour les industries créatives, et croyez-moi ça ne déséquilibre pas les comptes de Google ou Apple. Ce pourrait être fixé par la loi, s’il le faut. Ce n’est pas une licence légale.

EL : Est ce que l’industrie n’aurait pas intérêt alors à garder cette nouvelle manne et donc à ce que la piraterie continue ?

- PZ : L’intérêt de l’industrie c’est qu’il n’y ait plus de piraterie ! Il faut encourager l’offre légale et sur ce point tous sont d’accord, à droite comme à gauche. Mais il y a encore beaucoup de choses à faire encore pour y arriver, au niveau éditorial, comme croiser avec l’édition et la vidéo. C’est toute l’économie du disque qui peut s’améliorer sur Internet et redynamiser une certaine appétence du public.

EL : D’où tirer cette croissance du marché de la musique ?

- PZ : Il y a encore de la croissance dans le «physique». Des magasins comme Rough Trade, en Angleterre connaissent une progression à deux chiffres. Ce qui a tué l’industrie ce sont les demandes des grandes enseignes de diminuer les rayonnages du CD. Sur le Net, le marché est colossal à condition de réguler pour obtenir un transfert de richesse des géants de l’Internet vers les industries de contenus. Cette taxe dont on parle pour la presse était déjà dans le rapport Création et Internet. Quand on l’a proposé au président Nicolas Sarkozy, il n’était pas contre, mais voulait présenter lors du eG8... ce fut un flop. L’eG8 était financé par Facebook, Microsoft, etc. Et il faut bien le dire, le Président de l’époque s’est laissé baratiner par Google.

EL : Qu’allez-vous faire maintenant que vous avez quitté l’UPFI ?

- PZ : Je vais créer une nouvelle structure, une sorte de think tank ouvert à des personnalités du monde de la création, autant aux majors de la musique, que des professionnels de l’image, de l’édition, au plan international, pour organiser cette affaire de transfert de valeur. La musique a manqué de vision, et a trop été freinée par les batailles d’égos.

EL : Que pensez-vous dans ce contexte de l’action d’Aurélie Filippetti ?

- PZ : Hadopi, le CNM (centre national de la musique), je me suis battu pour, même le crédit d’impôt, c’est très bien, mais pas suffisant. D’une certaine manière la ministre a raison, même si elle s’est montrée maladroite. Il faut s’attaquer à la source du mal. Sur ce point on est d’accord avec la ministre.

EL : Que s’est-il passé sur le dossier EMI/Universal ? 

-PZ : Il y a eut quand la fusion a été annoncée un choc énorme, c’était extravagant. Deux courants se sont affrontés au sein d’Impala, avec d’un côté Helen Smith (dg Impala), qui affirmait que cette fusion était inacceptable, avec les bons arguments. Mais deux tiers des membres lors d’une réunion du board à Barcelone le 31 mai, ont pris une positon contraire estimant que la fusion aurait lieu de toute manière, mais avec de forts remèdes. A fusion extravagante, remèdes extravagants. Lors des discussions avec Universal qui ont suivi, Helen Smith et Martin Mills ont estimé que les conditions de la major étaient inacceptables et ont tout bloqué. J’ai donc écrit un article dans le Financial Times, qui a provoqué beaucoup de remous, et peu de temps après j’ai déclaré ma candidature au rachat de Virgin, associé avec Branson.

Virgin était alors dans la liste des actifs à céder par Universal, puis Virgin a disparu de cette liste ! Des gens avaient intérêt à ce que Virgin disparaisse. La version officielle, elle ne reflète sans doute pas toute la réalité, est que pour la commission céder Virgin n’était pas suffisant. Elle a insisté pour qu’il y ait un catalogue clairement identifié, et c’est Parlophone... Pas une bonne nouvelle pour Universal.

EL : Et maintenant ?

- PZ : Richard Branson voulait que je ressuscite Virgin. Les artistes que j’ai signé dans les années 80 reviendront très probablement dans le nouveau Naïve. La semaine prochaine il est fort probable que nous nous porterons candidats sur l’ensemble des blocs, sans Branson, mais avec des financiers, aux épaules suffisamment solides. Ce serait une major en france et une mini à l’échelon mondial, ce qui rééquilibre le marché.

EL : Quels sont les concurrents directs ?

- PZ : Warner, BMG right management, adossé au fonds KKR... Tous préparent leurs offres. Il y en a d'autre qu'on ne peut pas citer encore; probablement aussi Simon fuller. Je rentre dans cette course, car très vite naïve a grimpé à 5 % du marche français, avec une part forte de 10-12% sur le classique, mais le marché a perdu sur la même période plus de 50% de sa valeur... Ce qui nous a permis d'atteindre 8% de parts de marché avec Adèle l'année dernière - 1 million d'albums vendus en France. Il faut que Naïve augmente son périmètre. La taille critique d'une maison de production qui était avant 5% se situe maintenant à 10% du marché. EMI a cette taille critique. Si on arrive à la racheter, on établirait une nouvelle major en France, et une "mini" à l'échelon mondial, elle serait française et multi-cultuelle, cela équilibrerait le marche.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef