Presse : La chasse au Google est ouverte – #Gratuit

L'annonce de l'accord entre la presse belge francophone et Google n'a rien de réjouissant. La loi est la seule option raisonnable pour les créateurs de contenus qui veulent être rémunérés équitablement, c'est-à-dire proportionnellement à ce que Google "tire" de leur travail. (Publié le 13 décembre)

Google possède un énorme talent pour se faire détester ! A l'optimisation fiscale à outrance qui dégoute plus d'un parlement démocratique - et dont nous parlions hier ici même -, il faut ajouter la frustration des créateurs de contenus à travers le monde, dont Google a la fâcheuse tendance à rentabiliser les créations pour son seul profit. Et ce n'est pas par des accords inspirés de ceux que Google a passé avec la presse belge que l'on résoudra cette tension. Ce genre de déséquilibre doit être résolu par la loi en tout premier - pour éviter au maximum que le puissant n'impose ses conditions -, qui doit non seulement refuser les assauts de la forteresse Google sur le droit d'auteur, mais aussi proposer des solutions pour adapter les règles de la propriété intellectuelle au web, sans laisser les créateurs s'enfoncer dans le désoeuvrement.

Non, rien de rien

Musiciens, réalisateurs, photographes, écrivains, journalistes : Google se les est tous mis à dos à un moment ou à un autre... Et le moteur de recherches prend tout cela de bien haut, répétant à l'envi que l'acte de création est trop protégé et que cette protection juridique "d'un autre temps" empêche le développement sain de l'économie du web. Pour mettre son argent où sont ses paroles, Google fait du lobbying de par le monde pour "moderniser" le droit d'auteur et le copyright, c'est-à-dire - forcément - pour ôter de plus en plus de droits aux auteurs, comme on l'a vu au Canada, où le "fair use" ne cesse de s'étendre, et comme on est en train de le voir au Royaume-Uni.

Et pourtant, sans les créateurs de contenus, Google n'est rien. Pas de liens sponsorisés à vendre, pas de pétrole pour son algorithme qui permet de maximiser la pertinence des liens qu'il fournit, et pas de support pour la publicité qu'il vend - les revenus de Google sont portés par YouTube, en tant que diffuseur de vidéos officielles. Alors que l'inverse n'est pas vrai, faut-il à la fin qu'on le dise : les créateurs de contenus n'ont pas nécessairement besoin de Google, surtout depuis la montée en force des réseaux sociaux, et ont en conséquence les moyens de prendre le dessus dans la négociation.

La loi garante de l'équilibre

C'est bien pour cela que se réjouir de l'annonce de l'accord bien fade passé entre la presse belge francophone et Google - et encore pire, le voir comme un modèle de résolution des problèmes en la matière - serait une erreur. Car encore une fois, Google se targue de ne rien y laisser, que quelques miettes, et ne reconnait toujours pas l'apport essentiel que fournit la presse à son modèle économique.

Google l'a encore répété dans un communiqué de ce matin : l'accord avec la presse belge ne prévoit aucun versement de sommes, et encore moins un engagement pour l'avenir. Tout juste s'agit t-il de promettre aux journaux que Google les aidera à maximiser l'effet de leurs campagnes Adwords. Ce qui revient à dire d'une part, que Google ne reconnait toujours pas que les contenus de la presse lui donnent un prétexte pour rechercher des clients et se borne, en bon VRP, à voir les journaux uniquement comme des clients potentiels, et d'autre part, que Google a la volonté de favoriser telle ou telle campagne Adwords... au détriment de celles de ses autres clients ! Décidément, tous ces discours sur les algorithmes et l'automaticité des recherches semblent vains, et d'autant plus depuis que l'on sait que des milliers de petites mains bien humaines travaillent chaque jour à ajuster l'algorithme, un coup par ci, un coup par là.

 Sortir du marasme

Les Etats ne peuvent pas laisser les médias s'enfoncer dans le marasme dans lequel Google a tout intérêt à les maintenir. Laisser le moteur de recherche continuer de faire croire qu'utiliser les contenus des journaux dans Google News ne lui rapporte rien et qu'il ne s'agit là qu'aide charitable à la presse est ridicule. De la même manière que les artistes ont obtenu des reversements de Google pour les revenus générés sur YouTube grâce à leurs créations, en grande partie grâce à la force de frappe de leurs sociétés de gestion collective reconnues par la loi, les gouvernements doivent donner les moyens aux médias d'être rémunérés. Et tant mieux si pour les rémunérer, Google doit mettre de la publicité sur Google News. De toutes façons, cette absence de publicité lui sert d'excuse depuis trop longtemps pour faire croire qu'il fait du mécénat.

Et puisque la loi est la meilleure solution, qu'en est-il de la réaction des politiques ? En France, l'affaire est sur la bonne voie : une mission en cours commanditée par le ministère de la culture et le ministère du redressement productif sonde la possibilité d'un accord entre Google et la presse sur une juste rémunération. En l'absence d'une solution de médiation, le gouvernement prévoit d'ores et déjà de proposer au parlement de légiférer en vue de définir un mécanisme de rémunération équitable au bénéfice des organismes de presse. Encore faudrait-il que le dossier de la fiscalité de Google, qui n'a aucun rapport avec la rémunération des auteurs en général et des journaux en particulier, et est géré par Bercy, ne prenne le dessus et que le gouvernement ait le courage de ferrer la Bête Google des deux côtés sans complexe. La chasse est ouverte.

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Plateformes, culture, droit d'auteur, taxation du numérique