Victoires 2014 : appelez-moi Maestro mais pas Maître

gimsL’ « industrie » s’auto-congratule pour l’audimat des Victoires de la Musique et on la comprend. Cependant si Stromae a fait l’effet d’une injection de morphine cette année - car il ne faut pas se leurrer, le public était là pour lui et pas pour écouter l'orchestre - il sera vital que les Victoires se modernisent, et se diversifient, pour maintenir cette lancée. Cela voudra aussi dire intégrer des musiques qui ont eu un énorme succès commercial - ne citons que l’exemple de Maître Gims - mais qui n’ont reçu cette année encore aucune récompense… Et cela commence à se voir.

Les Victoires de la Musique ont - enfin ! - apporté un peu de baume au coeur de leurs organisateurs endoloris cette année, avec une audience télévision supérieure de 29% à l’an dernier (3,1 millions de téléspectateurs). C’est beaucoup mieux, mais ce n’est pas encore au niveau que l’on devrait espérer pour cet évènement unique en son genre - NRJ Music Awards réunit plus de 5 millions de téléspectateurs. Si l’on aime la musique, et surtout la musique francophone, et que l’on veut la positionner au mieux, comme elle le mérite, c’est-à-dire au coeur des programmes de la télévision, l’on alors doit se demander comment il est encore possible que TF1 ait devancé France 2 en termes d’audience en ce vendredi 14 février avec une émission comme Qui Veut Gagner Des Millions ? Car les Victoires devraient être ni plus ni moins que le plus grand évènement annuel de la musique francophone, « Le » grand concert, le « big shebang ». Soyons fous, les Victoires pourraient même être comme les Grammys ou les Brit Awards : une fête splendide au retentissement dépassant les frontières de la France ; c’est là tout le mal qu’on leur souhaite.

Victoire en demi-teinte

Pour la victoire en demi-teinte des Victoires, l’on ne peut pas blâmer France Télévisions, même si l’industrie en a lourd sur la patate du fait qu’il n’y ait plus suffisamment d’émissions musicales en prime-time sur les chaines publiques françaises… L’organisation des Victoires est une machine complexe qui implique bien des parties et pas seulement France Télévisions, et c’est bien là un des noeuds du problème. La recherche du plus petit dénominateur commun entre le diffuseur, le comité, les professionnels, et les égos, à même d'évacuer les tensions entre ces différentes parties est bien souvent palpable, car il n’est pas facile de mettre les producteurs de phonogrammes, les représentants du spectacle vivant, des auteurs, des interprètes et de la télévision d’accord.

Pour preuve, le maintien étrange de cet objet du passé : l’orchestre des Victoires, dont plus d’un téléspectateur a pu se demander ce qu’il fait encore là. Il est immuable pour la simple raison qu’il est imposé par les accords avec les sociétés d'artistes interprètes. Le format de l’émission, également, a pu être jugé soporifique, un peu trop sage, un peu plat, à l’aune des YouTube Awards ou autres Grammys, qui sont des cérémonies déjantées et modernes, avec tout ce que cela implique de débraillé et de cinglé. Finalement ces deux évènements sont organisés comme des concerts plus que comme des remises de récompenses, et cela semble correspondre à une attente du public.

Maestro mais pas Maître

La recherche d’un dénominateur commun parmi les organisateurs des Victoires se retrouve également dans les nominations. Des prix, il en faut pour tout le monde : les gros, les moyens, et les petits, et il n’est pas facile de faire plaisir à l’industrie sans oublier le public. Sur ce front, Universal Music a réussi à joindre les deux bouts, avec un Stromae qui s’est imposé aussi bien du côté pro que de celui du public… Il était bien normal qu’il soit mis à l’honneur, avec ses 1,3 million albums vendus et sa pôle position dans le Top 100 pendant 23 semaines non consécutives, et il l’a été. Il y a de quoi s'en réjouir.

Cela n’a pas été le cas de l’autre grand succès de l’année, qui était quasiment absent des nominations, et qui n’a reçu aucun prix : Maître Gims, qui a pourtant fait date avec son album Subliminal. Ces victoires seront donc jugées aussi par ce qu’elles ont raté : avoir primé certains artistes dont le présent, et a fortiori l’avenir - est plus qu’incertain et avoir totalement oublié l’une des révélations tangibles de l’année. Par exemple, avoir récompensé La Femme - collectif précieux qui a certes plu à Brain Magazine et aux Inrocks mais qui n’a pas vendu de disques, ou si peu - pourra en écoeurer certains, parmi lesquels l’énorme public de Maître Gims. L’auteur-compositeur-interprète a vendu pas moins de 620 000 albums (ainsi que près d'un million de places de concert avec le reste de Sexion d’Assaut, soit plus que Stromae) et n’a reçu aucune victoire ! Il ne s’est d’ailleurs même pas déplacé pour l’évènement, alors qu’il était là l’année dernière… Cela lui avait-il mis la puce à l’oreille ?

Pourquoi Maître Gims a-t-il été oublié ? Est-ce le fait qu’il provient de Wati B ? Est-ce à cause d’un mot de travers ? Est-ce du fait de « la » vieille histoire concernant un autre membre de Sexion d’Assaut ? Ou est-ce simplement parce que les musiques urbaines n’ont pas vraiment leur place dans cet évènement, et que Maître Gims n’a pas été le seul à en souffrir au fil des années ? Toujours est-il qu’avoir un public et un énorme succès et ne pas être chez soi au Zénith le soir des Victoires est simplement invraisemblable. Peut-être l'une des clés du succès des Victoires à l'avenir sera-t-il d'éviter ce genre d'écueil et d'accueillir des artistes comme Maître Gims, et aussi leur public, dans la grande fête des musiques francophones.

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Plateformes, culture, droit d'auteur, taxation du numérique

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