Directive droit d’auteur : les dessous d’une soi-disant campagne citoyenne

La campagne de harcèlement des députés européens autour de la directive droit d'auteur se poursuit, de manière toujours plus agressive : en plus de milliers d'e-mails, les députés européens et leurs équipes sont désormais submergés de centaines d'appels, parfois très insultants. Nous vous révélons aussi les leviers et les moyens mis en oeuvre au service de la campagne "citoyenne" soutenue par l'euro-députée Julia Reda. De nombreux députés, parmi lesquels Jean-Marie Cavada, sont contrariés par les arguments déployés par les opposants à la directive droit d'auteur, qu'ils estiment fallacieux. 

La semaine dernière, nous révélions les dessous de la campagne de harcèlement par e-mails des députés européens et de leurs équipes dans le cadre du vote vers l'adoption de la directive droit d'auteur. Axel Voss, le député responsable du rapport sur la la directive, "a reçu plus de 17000 e-mails", nous a confié une personne proche du dossier. Mais la campagne ne s'arrête pas là : cette semaine, nous pouvons révéler que les députés reçoivent des douzaines d'appels téléphoniques par jour, également orchestrés par la campagne #saveyourinternet. Campagne financée, comme nous l'avions vu, notamment par des organismes sponsorisés par les géants du web. La démarche de #saveyourinternet n'est pas très nette, puisque, comme nous vous le démontreront, il n'est pas besoin d'indiquer une adresse e-mail valide pour y participer...

Capture d'écran du site saveyourinternet.eu

"Je ne réponds plus au téléphone", nous a confié le collaborateur d'un député européen. Il poursuit : "j'ai reçu des centaines d'appels : trop c'est trop !" Comme les e-mails, les appels téléphoniques reçus par les députés européens au sujet de la proposition de directive droit d'auteur sont orchestrés et scriptés par la plateforme #saveyourinternet : "parfois ils ne savent même pas quel député ils appellent, certains demandent même à parler à Madame Cavada", nous a expliqué l'une des collaboratrices de Jean-Marie Cavada. La plupart lisent doctement le texte proposé par le site de #saveyourinternet : "sur ce site, il y a un petit texte expliquant que dire à votre député. Il est très préparé et la plupart des personnes qui nous appellent le récitent", précise un collaborateur parlementaire. "Quand l'interlocuteur reste poli, nous essayons autant que possible de discuter avec lui ou avec elle. Et force est de constater qu’ils ne connaissent pas les tenants et abousissant du dossier. Sans dire qu’ils ont été manipulés, on bien voit qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent", poursuit-il.  "En parlant avec eux on se rend compte que certains campent sur leurs positions, mais que d'autres sont prêts à discuter. Certains terminent l'appel en nous disant qu'il ont compris que le ciel ne va pas leur tomber sur la tête."

Parfois, en revanche, et de plus en plus souvent, les personnes qui appellent les députés européens manquent de politesse, et certains sont même totalement vulgaires. Ainsi jeudi dernier  la députée européenne Joëlle Bergeron s'est vue traiter de "connasse" et autres noms d'oiseaux par un interlocuteur qui lui "en voulait d'avoir voté en faveur de la directive droit d'auteur en commission affaires juridiques" précise un attaché parlementaire.

E-mails fantaisistes

Parallèlement à cette campagne d'appels téléphoniques, les envois d'e-mails se poursuivent, avec quelques évolutions. Un collaborateur parlementaire nous précise que "la mise en place d'un anti-spam est désormais rendue quasiment impossible par une évolution récente de l'outil d'envoi d'e-mails proposé par le site #saveyoutinternet : auparavant l'objet des e-mails générés par le site était toujours le même. A présent, il change à chaque nouvel e-mail produit. Nous pensons que les organisateurs du site ont reçu des informations venant de l'intérieur du Parlement européen : nous ne pouvons en effet exfiltrer les e-mails indésirables qu'en fonction de l'émetteur, ou de l'objet de l'e-mail !" De là à affirmer qu'il auraient reçu des informations de la part de députés Verts ou Pirates opposés à la directive ...

Et là n'est pas le pire. Il est apparu à plusieurs collaborateurs parlementaires qu'il n'était pas nécessaire de disposer d'une adresse e-mail valide pour envoyer des e-mails groupés à plusieurs députés européens en utilisant la plateforme proposée par #saveyourinternet : "il s'agit donc de la plateforme en ligne (https://saveyourinternet.eu/), que l'on peut utiliser avec n'importe quelle adresse email –même invalide", nous confie l'un de ces collaborateurs. Cela signifie que n'importe qui peut passer ses journées à envoyer des e-mails. Y compris, donc, des employés des sociétés sponsorisant la campagne... Comme ces collaborateurs parlementaires, nous avons nous-mêmes essayé l'outil avec une adresse totalement inventée, et pu vérifier que les e-mails étaient bel et bien envoyés aux députés européens, sans aucune garantie "permettant de déterminer que ce sont réellement des citoyens, personne physique, qui envoient ces emails", comme le précise un attaché parlementaire. Cela ne signifie pas, bien entendu, qu'aucun citoyen n'a participé à la campagne, mais simplement qu'il est loin d'être certain que la plupart des centaines de milliers voire de millions d'e-mails générés proviennent en majorité de citoyens.

Jean-Marie Cavada - figure de proue de la défense des auteurs depuis plusieurs années au Parlement Européen - est choqué par cette campagne qui affirme que si la directive droit d'auteur était adoptée dans la version voulue par le Conseil et le Parlement, il y aurait censure et violation de droits fondamentaux. "Ces plateformes de désinformation sont financées par des réseaux derrière lesquels se cache Google, en mettant en avant un bouclier qu’ils ont baptisé liberté d’expression et droits fondamentaux, alors que le texte proposé par la Commission JURI ne contient aucune restriction à la liberté d’expression et aux droit fondamentaux. En revanche, il oblige les sociétés actives à partager leurs revenus issus des plateformes dont ils font commerce. Il ne s’agit pas de restreindre la liberté, mais bien de partager la valeur pour éviter le pillage de la création." Jean-Michel Jarre nous a confié hier qu'il estimait que la campagne d'Edima, qui a fait circuler des camions Place du Luxembourg à Bruxelles dans le même esprit que la campagne #saveyourinternet, était une "parade scandaleuse. Dire que les créateurs sont contre la technologie, contre le progrès et pour la censure est scandaleux. Les artistes ont toujours été parmi les premières victimes du manque de liberté d'expression et ont toujours lutté pour cette liberté. Dire le contraire est inacceptable."

A noter, le député européen José Bové s'est également alarmé sur ce thème, et a envoyé hier un mail à ses contacts au Parlement européen intitulé "les GAFAs font du lobbying au Parlement européen." Dans cet e-mail, il fournit des éléments à ses contacts au sujet des différentes campagnes en cours, en précisant que "au cours de ces derniers jours, j'ai pu rassembler des éléments factuels sur l'activité de lobbying des GAFAs concernant la directive droit d'auteur." C'est d'autant plus significatif que José Bové fait partie du même groupe parlementaire que Julia Reda, Les Verts. Il n'est pas le seul parmi les Verts à dénoncer la campagne anti droit d'auteur : la députée Helga Truepel n'est pas en reste. Elle a d'ailleurs retweeté sur son compte personnel de nombreux messages de soutien à la directive, venant de tous les bords politiques, et de toutes sortes d'organisations culturelles.

"Cela alimente le populisme et le sentiment anti-européen" 

Le député Marc Joulaud, qui a été parmi les premiers défenseurs du droit à rémunération des créateurs au Parlement européen, estime qu'il s'agit là ni plus ni moins que "d'une campagne de calomnie. Nous revenons des flyers qui nous assimilent aux censeurs de la première guerre mondiale." Il poursuit : "la méthode n'est pas honnête, et sur le fond, ils assènent des contre-vérités. Bien sur on peut être pour ou contre, et débattre, mais nous faire passer pour des censeurs est terrible. Cela alimente le populisme, et le sentiment anti-européen." On le constate avec le soutien du vice-premier ministre italien, nouveau chef du mouvement Cinque Stelle, à la campagne contre le droit d'auteur ... une campagne qui a les amis qu'elle mérite, estiment certains.

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Isabelle Szczepanski

Angel investor. Journaliste. Belge parisienne.

Les commentaires sont fermés.